Procès France télécom: Des mots sur des maux

Pendant le procès exceptionnel de France Télécom et de ses anciens dirigeants, Basta! et la petite Boîte A Outils de l’union syndicale Solidaires vous proposent un suivi régulier des audiences avec les comptes-rendus jour après jour de nombreuses personnalités, scientifiques, écrivains, artistes pour en écrire une histoire collective…   Basta! avec Radio Parleur   se sont réunies pour plonger au cœur de cette affaire pour une émission spéciale, mercredi 5 juin, première d’une série de trois émissions que nous relayons.

Nous publions aussi la chronique réalisée à cette occasion par Prisca Da Costa, journaliste de Radio Parleur qui suit les audiences.

Je ne sais pas vous mais personnellement, j’aime beaucoup les mots. J’aime voir tout ce qu’on peut faire avec : les jeux stylistiques, les innombrables figures de style possibles et voir comment la forme peut servir le fond. Ça fait maintenant un mois que le procès France Télécom a commencé et que je me rends chaque semaine au tribunal pour y assister. Au début, je me perdais face à la technicité du procès. Face à ses chiffres, ses organigrammes et son vocabulaire managérial qui me donnaient davantage l’impression d’être dans une salle de cours que dans une salle d’audience.

Mais finalement, j’ai compris que les anciens dirigeants de France Télécom affectionnent aussi beaucoup les mots. En dehors de leurs nombreux silences éloquents ou leurs « je ne sais pas » prononcés en réponse aux questions de la présidente ou des avocats ; ils sont aussi capables de longues réponses contenant entre trois acronymes et deux anglicismes par phrase minimum. Et là, ce n’est pas seulement moi qu’ils perdent, mais plutôt la salle entière. D’ailleurs, ils aiment aussi souvent finir ces longues réponses –qui parfois ne répondent pas du tout à la question posée- par un « je comprends que vous ne compreniez pas » adressé à la présidente. Sauf que Cécile Louis-Loyant en face, la présidente du tribunal, s’arrête rarement là. Elle creuse jusqu’à obtenir une réponse claire. Au milieu de la technicité, elle cherche la précision. De cette façon, on a pu passer une journée entière à essayer de savoir le sens caché derrière l’annonce des « 22 000 départs naturels pour 2008 » : était-ce une prévision ? Un objectif ? Une cible ? Jusqu’à perdre cette fois-ci les prévenus en opposant leurs réponses aux mails et documents qu’ils ont pu écrire à l’époque dans l’entreprise.

Alors oui, j’ai compris que les prévenus aimaient beaucoup les mots et je leur dis merci, car grâce à eux, j’ai pu découvrir tout un vocabulaire managérial qui m’était encore inconnu. (J’en suis d‘ailleurs déjà à une page entière d’explications d’acronymes dans mes notes personnelles pour comprendre de quoi il est question à chaque fois.) Grace à eux, j’ai découvert qu’un programme de mobilités forcées paraissait plus inoffensif et plus attrayant si on l’appelait « Time to move » parce que l’anglais, ça sonne toujours bien. J’ai découvert qu’on pouvait complètement enseigner à des managers la courbe du deuil, théorisée par la psychiatre Kübler-Ross, pour faire « accepter le changement » à des salariés, sans même réaliser que c’est bien l’usage premier de cette courbe qui a aussi été appliqué : faire accepter leur mort imminente aux salariés. J’ai réalisé que les acronymes, les anglicismes et les chiffres, c’était en fait bien pratique pour se tenir à distance de la réalité des choses. Qu’ici, la forme ne servait pas le fond mais permettait au contraire de le garder flou et lointain.

Les parties civiles et certains témoins l’ont compris aussi. Jean-Claude Delgenes, président du cabinet Technologia, est cité à la barre comme témoin par la procureure. Il y dit très justement : les dirigeants, « ils n’ont pas vu les salariés comme des êtres humains ». Ces dirigeants sont capables, aujourd’hui encore, de trouver que la restructuration organisée par les plans NExT et ACT était une réussite. Malgré les morts qui se comptent par dizaines qui en ont découlé.

Dans la salle d’audience, la fracture est nette entre les deux parties : les prévenus opèrent leur mise à distance pendant que les parties civiles s’appliquent à ramener l’humain dans le prétoire. Ce lundi, la cinquième semaine d’audience a commencé avec beaucoup d’émotions. Il était question de trois cas de suicides et une tentative de suicide survenus en seulement 15 jours au mois de mai 2008 dans l’entreprise. Parmi ces cas, celui de Robert Perrin, salarié qui s’est tué le 17 mai 2008 par arme à feu. Son frère, Jean Perrin, constitué partie civile, est à la barre et ose une demande particulière : il souhaite montrer la photographie de son frère aux prévenus. Le portrait de Robert Perrin est projeté sur grand écran dans la salle d’audience pendant toute la durée de sa déclaration. Il avait justifié sa demande par : « je souhaite rappeler aux prévenus qu’il s’agit d’humains et non seulement de dossiers et de chiffres ». Les prévenus, eux, sont restés silencieux.

Émission spéciale France Télécom : le procès de la souffrance au travail

Les invité.es :

  • Première partie :

– Pascal Vitte, syndicaliste, membre de la commission santé et conditions de travail de Solidaires

– Rachel Saada, avocate membre du syndicat des avocats de France (SAF)

– Erwan Manac’h, journaliste de l’hebdomadaire Politis

  • Seconde Partie:

– Marie Pascual, médecin du travail

– Nicolas Spire, sociologue du travail, expert auprès des CHSCT

– Frédéric Amiel, chercheur, ancien responsable de la mobilisation sur le climat à Greenpeace, ayant connu une situation de souffrance au travail en 2015.

Dessins de Claire Robert.